Conjuguer droit financier international et direction de l’antenne officielle de Lean In France, comment se complètent ces deux activités ?

Insaff El Hassini : En réalité, c’est une situation très liée à mon histoire. À la fin de mes études, effectuées entre la France, les États-Unis et Hong Kong, je me suis retrouvée face à un gros dilemme. Je suivais des cours en droit humanitaire et en droit financier. J’étais aussi bénévole pour le Hong Kong Refugee Advice Center, un travail très lourd psychologiquement. Je n’étais pas certaine de pouvoir en faire mon métier. En parallèle j’ai découvert le monde dynamique et international de la finance et j’en suis tombée amoureuse. J’ai alors choisi la sécurité d’une carrière dans ce secteur.

Aujourd’hui j’adore mon métier, je pense que je suis née pour être avocate. Cela dit, il ne constitue qu’un aspect de qui je suis. Je pense aussi que je suis née pour aider les autres. Avant, le terme de slasheur.se n’existait pas, c’était compliqué d’expliquer qu’on aimait faire plusieurs choses. J’ai lancé mon propre cercle Lean In pour répondre à un besoin personnel, pour rendre à l’univers ce qu’il m’a donné. Les êtres humains sont de nature complexe, pourtant on aime bien mettre les gens dans des cases. Alors que justement, c’est en slashant que l’on nourrit tous les aspects de sa personnalité.

Pourquoi avoir lancé Lean In France, alors qu’une quantité de réseaux professionnels féminins existent ?

Insaff El Hassini : J’ai lancé mon propre cercle parce que je n’en trouvais aucun qui me convenait. Et j’encourage les autres à faire de même. J’ai grandi à Lyon, ensuite je suis partie à l’étranger, puis en arrivant à Paris j’ai été très choquée par la vision du réseau. Dans les pays anglo-saxons, c’est une véritable culture avec des évènements réguliers organisés par des entreprises. En France, cela reste du domaine de l’émotif et du sentimental. Surtout pour les femmes qui lorsqu’elles ont des enfants font passer la famille d’abord. C’est ce qui ressort de la plupart des études.

En me tournant vers les réseaux existants, j’ai été frappée par l’attitude de la majorité qui était là pour prendre, mais qui ne voulait rien donner. C’est un jeu auquel je n’avais pas envie de jouer.
Pour les Anglo-saxons, le réseau implique que chacun apporte quelque chose à l’autre et vice-versa. Les règles sont affichées et tout le monde est d’accord. En revanche, cela ne veut pas forcément dire qu’il n’y a pas de vrais liens humains. En France, lorsque tu invites quelqu’un à déjeuner par intérêt, c’est tout de suite très mal pris, comme si le networking était mal. On confond népotisme, piston et réseau. Du coup on essaie de trouver des prétextes qui rendent les échanges moralement acceptables et c’est encore pire.

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Nous évoluons tous en vase clos, nous fréquentons des amis de nos études et des collègues du même milieu professionnel. Avoir un réseau permet de voir autre chose et de sortir de l’entre-soi. Les carriéristes le savent, au départ on a besoin de conseil, d’un mentor, puis au bout de 10 ans d’expérience, c’est en grande partie grâce à ton réseau que tu évolues.

J’avais aussi envie de créer un espace sécurisé pour aborder certains sujets. La réalité, c’est que l’on ne peut pas parler de tout avec ses amis. Par exemple, discuter d’argent et de salaire est encore très compliqué et tabou en France.

En parlant de réseau, quel rôle jouent le digital et les réseaux sociaux chez vous ?

Insaff El Hassini : Très sincèrement, malgré l’amalgame entre Lean In et Facebook, il y a une vraie muraille de Chine entre Lean In et Facebook. Pour vous donner une idée, je gère les intérêts sociaux de la Fondation Sheryl Sandberg & David Goldberg en France et je n’ai jamais rencontré Florence Trouche (Directrice Business de Facebook, ndlr).

Néanmoins, nous sommes à l’ère du digital et son effet amplificateur contribue à notre essor. Par exemple, un groupe de femmes cinquantenaires à Angers nous ont contactées via Facebook pour un atelier négociation de salaires. Sans les réseaux sociaux, nos actions nous auraient demandé plus d’énergie et de temps. Ils nous permettent aussi de montrer nos actions et de nous afficher telles que nous sommes au jour le jour.

Quels types de profils croisez-vous dans le cadre des activités de Lean In France ?

Insaff El Hassini : Jusqu’en 2018, nous avions une grande partie de jeunes femmes récemment diplômées, ou qui avaient entre trois et cinq ans d’expérience. Elles se prennent la réalité du monde de l’entreprise en pleine figure. Ensuite, il y a les femmes d’une cinquantaine d’années. Ces dernières n’ont pas forcément terminé leurs études, ni ont été dans le monde du travail, souvent elles sortent d’un divorce. Sans avoir compris les règles du jeu de l’entreprise, elles se retrouvent en détresse.

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Puis un jour, une femme qui travaille dans le numérique m’a dit : « le monde de demain c’est la tech, le digital, et il est en train de se construire sans les femmes. » Cela a été une véritable claque. Sur ce constat, en 2018 nous avons lancé la compétition She Loves Tech France avec Virginia Tan, une amie de longue date, fondatrice de l’antenne Lean In Chine et initiatrice du prix international. Il faut savoir que les compétitions tech ne sont pas forcément faites pour les femmes. Quand c’est le cas, elles sont pensées par des hommes. Notre but est de donner des vraies opportunités à des candidates de qualité. La preuve : en 2018 la lauréate coup de cœur du jury était App-Elles. Elle a depuis levé des fonds et figure sur la liste des cinquante startups les plus prometteuses de Challenges Magazine.*

Selon vous, comment est-ce que le digital peut encourager plus de mixité au travail ? Qu’en est-il de l’index d’inégalité salariale ?

Insaff El Hassini : L’égalité salariale, c’est vraiment notre cheval de bataille. Certes il faut encourager les gens et en particulier nos gouvernants. De ce point de vue, il y a une volonté progressiste et cette mesure nous met sur une bonne voie. Mais pour moi cela n’est pas suffisant, il faut trancher dans le vif. Je suis fatiguée de voir toutes ces femmes qui n’arrivent pas à obtenir un salaire qui représente leur juste valeur. Le problème n’est pas de leur côté, quand elles ne savent pas, elles apprennent à négocier et font leur partie, ce sont les entreprises qui ne les rejoignent pas.

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Par ailleurs, on voit toujours des hommes qui coupent la parole aux femmes en pleine réunion et qui lui prennent leurs idées, juste après pour être ensuite applaudi par les autres, par des femmes aussi. N’oublions pas que 95 % des professionnelles ont un jour subit du harcèlement de la part d’une femme. Enfin, il faut apprendre aux femmes à répondre à ces situations sexistes, sans pour autant entrer dans un conflit interminable, ou vexer leurs interlocuteurs.

Faudrait-il plus d’intelligence émotionnelle dans les échanges ?

Insaff El Hassini : Je dirais qu’il faut amener une intelligence culturelle. Dans le milieu des entreprises internationales, la diversité y est assimilée, pas juste tolérée. Ce n’est plus une question, cela devient un état de fait. Soyons clairs, cette dynamique est impulsée par les dirigeants. Je pense qu’il faut craquer le code culturel des entreprises françaises pour instaurer plus de mixité.

Pour moi, la clé c’est l’instruction, il faut parler du sexisme, du respect des personnes et de la diversité. Comment explique-t-on qu’en 2019, l’une de mes amies qui porte une afro continue de se faire toucher les cheveux par des inconnus ? Les gens sont si peu éduqués sur ces sujets qu’ils s’autorisent des choses qui ne se font pas. Il faut les sensibiliser, faire un travail de déconstruction et de reconstruction.

De quelle façon pouvons-nous nous servir du digital pour lutter contre le sexisme ?

Insaff El Hassini : Le monde de l’entreprise c’est très clair, c’est un système qui a été construit par les hommes, pour les hommes. En tant que femme on ne peut pas s’attendre à ce qu’il s’adapte à nous. De ce fait, il faut absolument que l’on investisse toutes ses strates. Aujourd’hui, le pouvoir, l’argent, sont entre les mains de quelques hommes. Tant que les femmes n’auront pas plus de pouvoir économique, elles n’arriveront pas à changer les choses.

Pour moi le digital c’est une forme d’opportunité, beaucoup d’entreprises sont en train de prendre le train en marche. C’est maintenant que l’on doit se mobiliser, chacun à sa manière, que ce soit en montant des écoles de coding ou des startups. D’une part nous avons besoin de plus de femmes dans le numérique, d’autre part il faut le rendre plus accueillant pour les femmes. Entrons dans la course dès le départ, c’est avant une réforme qu’il faut faire du lobbying, pour ne pas arriver après la guerre. Il s’agit de prendre le problème à la source, au milieu et à la fin, pour que ce monde-là ne se fasse pas sans nous.

 

En 2019 aura lieu la deuxième édition française de la compétition She Loves Tech, avec une sélection d’une dizaine de start-ups. La lauréate sélectionnée remportera une place pour la compétition internationale en Chine à l’automne. Ce prix lui permettra d’avoir accès aux supports juridiques, comptables, logistiques et surtout lui facilitera la rencontre d’investisseurs.

L’antenne Lean In France propose aux femmes des ateliers pour apprendre les clés de la négociation de rémunération. Dans cette continuité, un nouveau projet verra le jour en septembre 2019 pour que chaque femme dans le monde puisse accéder gratuitement à ces ateliers.

 

* App-Elles, une application gratuite destinée aux victimes et aux témoins de violences, vient également d’obtenir le Margaret coup de cœur de la Journée de la Femme Digitale 2019 (ndlr).

Maï Trébuil
Maï Trébuil
Digital Nomade
Je manie le verbe numérique pour partager les bonnes pratiques social media, et les écueils à éviter. Éternelle curieuse, je m'inspire de mes déambulations, avec ou sans connexion, pour mieux vivre le nomadisme digital !