Femmes et filles manqueraient d’appétence pour les métiers de l’informatique et de confiance en elles pour les exercer. D’où cela vient-il ?

Il existe d’abord un véritable stress des maths chez les jeunes filles, et l’on retrouve ce même schéma vis-à-vis du numérique. Lorsque l’on donne un exercice de trigonométrie aux jeunes filles par exemple, en leur disant bien que ce sont des maths, elles se mettent directement en position d’échec. À l’inverse, si on leur dit que c’est du dessin, d’un seul coup, le niveau monte. Je revois le même schéma à l’école 42 lorsqu’on leur dit qu’elles vont devoir réaliser un test de logique. Elles ont le sentiment qu’elles sont moins logiques. C’est ce que j’observe au jour le jour.

Autre exemple lors d’un événement Microsoft appelé DigiGirlz. Nous avons fait venir 400 collégiennes, pour une sensibilisation au code, à la robotique, etc. Lors d’un plateau avec des start-uppeuses qui expliquent ce qu’elles font, le micro a été donné à ces jeunes filles de 3e à Paris pour leur demander : « alors ça vous intéresse ? ». La première qui prend le micro répond : « ce sont quand même des trucs intelligents, des trucs de garçons ».

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Voilà. Ce schéma s’inscrit très tôt dans l’inconscient des petites filles qui ont face à elles un monde où tous les scientifiques, tous les experts, tous les gens qui passent à la télé pour s’exprimer sur des sujets d’importance sont le plus souvent des hommes. C’est hallucinant, on est vraiment dans un monde où les femmes pensent qu’elles sont moins logiques, moins intelligentes, moins matheuses. Et à force de penser que l’on est ainsi, on le devient. C’est ce que l’on appelle l’effet Golem, qui est d’autant plus accentué de par le fait que ce sont les institutions, donc la société, qui vous définit en vous disant « tu es comme ceci » et on finit par l’ingérer, par faire, obtempérer et rentrer dans un certain moule.

Quelles solutions pour une Tech davantage girl-friendly ?

Il y a encore trop peu de role models féminins et on entend peu parler des scientifiques femmes. Je suis administratrice de l’association Jamais Sans Elles, c’est simple et efficace et je trouve génial que les hommes s’engagent. Je trouve important de ne pas mener des actions de ce type avec uniquement des femmes, c’est assez mal perçu de l’extérieur et ça n’a pas autant d’impact. Il est donc important d’inclure les hommes et important également qu’il y ait des représentations féminines pour nos petites filles afin que, quand elles les regardent, elles puissent se dire « génial je veux faire comme elle, je peux le faire, c’est possible ». D’où l’importance d’avoir des role models. Et ce n’est pas pour rien qu’un média comme Chut ! existe maintenant, c’est le bon moment. Ça correspond à une atmosphère actuelle qui est assez favorable à tout cela, avec les mouvements comme #MeToo.

Il faut essayer de changer la donne. Le pouvoir que nous avons a un impact sur les prochaines générations, avec des enfants un peu moins genrés.

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Comment déconstruire l’image très masculine qu’ont les métiers de la Tech ?

Les jeunes filles ont une très mauvaise connaissance du type de métiers qui existent ou vont exister dans la Tech. Nous le voyons bien avec les actions que nous mettons en place, notamment avec Pôle Emploi. nous avons eu 350 femmes un matin qui sont venues pour des ateliers pour venir découvrir le code. Il y a fort à parier que parmi ces femmes, la plupart sont venues parce que Pôle Emploi leur a demandé de venir et non parce qu’elles étaient vraiment intéressées. Ce qui était génial, c’était de voir après le nombre de femmes qui avaient envie de devenir développeuses et qui ne pensaient même pas que c’était possible ou même qu’elles auraient envie de faire ça. D’autant plus que l’école 42, c’est une formation où vous pouvez venir 24/24 h, 7/7 j, chacun va à sa vitesse. Certes il y a une piscine de sélection, mais après c’est très adaptable. Et le fait de ne pas avoir de profs, de cours, c’est quelque chose qu’elles entendent facilement, le fait que ce soit en communiquant et en collaborant qu’on apprend. Ça leur correspond.

On leur montre que ce sont en plus des métiers bien rémunérés, valorisants, gratifiants, où il est possible d’être autonome et de se lancer en entrepreneur·e seul·e si on le souhaite.

Par ailleurs, c’est un métier qui permet aussi d’avoir un impact sur la société, de faire des choses et changer réellement la société. Ce sont des choses qu’elles sont étonnées d’apprendre et qu’elles apprécient, car culturellement, on éduque les femmes en leur disant qu’il faut qu’elles soient gentilles, qu’elles s’occupent et prennent soin de la communauté, etc.

Comment devient-on une femme de la Tech ? Quel est votre parcours ?

Le mien est particulier, car je voulais tout faire comme les garçons. J’ai grandi dans un schéma où je voulais faire comme mes frères : je voulais un ordinateur, faire des jeux de rôles, etc. Tout cela m’a plu, m’a parlé. J’aimais les sciences.

Ce que je n’apprécie pas, ce sont les discours qui disent « on n’empêche pas les femmes de venir dans la Tech ». C’est ne pas faire preuve de compréhension du monde dans lequel on est, de la pression sociale qui existe, faire fi de tout cela et se contenter d’une situation lamentable. Ou encore les femmes qui disent « il faut être une tough girl, il faut lutter pour y arriver ». Non, il n’y a pas de raisons, c’est aberrant d’avoir besoin de lutter pour faire tel ou tel métier. Et étant donné l’impact que ces métiers ont sur notre quotidien et surtout sur notre avenir, il n’y a pas de raison qu’il soit compliqué pour une femme d’y arriver.

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Le code, est-ce si difficile à apprendre ?

Souvent, quand on parle du code aux femmes, elles pensent que c’est compliqué et je leur réponds qu’il n’y a pas besoin d’être matheuse et que surtout, le code n’est pas apparu spontanément dans les machines : ce sont des humains qui ont codé des machines en s’appuyant sur notre manière de penser. C’est donc la pensée des humains qui a été mise dans les machines et non l’inverse, car il n’y a pas de pensée de machine, cela n’existe pas. Lorsqu’on fait du code, on utilise des structures de pensée qui sont humaines. Par exemple, il y a des boucles de répétition : « tant que…, continuer… », Il y a des structures de test : if, then, else et diff par exemple. Quand on est petit, on nous dit « si tu es gentil, tu auras des bonbons, sinon attention à la punition ». Le code traduit des structures de pensée humaine dans des paradigmes — évidemment un peu plus évolués de ce que je viens d’énoncer — mais qui sont complètement accessibles à d’autres humains.

C’est encore un monde majoritairement masculin : vous aviez 26 % de femmes dans la dernière piscine. Comment sont accueillies les femmes à l’école 42 ?

Elles sont très bien accueillies. Quand je dis que je m’appuie sur des étudiants, c’est vrai, les étudiants sont extrêmement favorables à ce qu’il y ait plus de femmes à l’école 42. Donc cela aide énormément.

Dans les actions menées avec Pôle emploi, nous faisons ces fameuses matinées. Nous en avons fait une en janvier et il y a des femmes qui sont rentrées directement dans la piscine de février et qui me disaient que la solidarité et l’entraide les avaient beaucoup touchées : « je n’ai jamais senti que j’étais une femme et que j’étais prise de haut par un homme ou qu’il y avait quelque chose de bizarre, au contraire ». La pédagogie à l’école 42 induit cela, le fait que ce soit une pédagogie basée sur l’entraide, que l’on collabore, que ce soit en débattant que l’on parvienne à avoir des idées et à avancer ensemble, et cela permet d’amener énormément de respect et de compréhension, en mettant en avant que l’autre aussi est une richesse, d’autant plus si l’autre est différent. C’est ainsi que l’on va trouver de meilleures solutions.

Sophie Comte
Sophie Comte
Conteuse numérique
Je suis convaincue que le numérique s'adresse à tous, et je vous le raconte ici. Egalement cofondatrice et rédactrice en chef de Chut.