Le clic fébrile

Le doigt en suspension sur la souris, nous cliquons avec ferveur pour nous débarrasser pour la énième fois du parasite sans perdre une microseconde. Un combat au sein duquel on entrevoit une trêve apportée par Brave. Nous avions parlé de l’urgence de pratiques numériques plus responsables et éclairées sur les motivations derrière le prodige français Qwant. Malgré le chemin parcouru par la technologie, les méthodes invasives persistent et signent notre routine numérique.

À la suite de notre expédition au cœur des moteurs de recherche éthiques, nous avons poussé l’enquête plus loin. Ne croyant pas si bien faire, nous sommes tombés sur Brave. Relevant un double défi face à la perte de contrôle de la navigation, ce navigateur outre-Atlantique propose à la fois une vélocité inégalée de chargement ainsi que l’anonymat via le blocage des publicités. En vrai bison futé, le lion orangé offre la possibilité d’éviter tous les chassés-croisés de données, notamment sur les smartphones. On est allés voir d’un peu plus près ce que la bête avait dans le ventre.

Ça bouchonne sur les ondes !

Parce que l’on n’invente pas un navigateur au fonctionnement alternatif en une nuit, notons que les fondateurs de Brave ne sont donc pas nés de la dernière pluie. Brendan Eich est l’ex-PDG de Mozilla et inventeur du JavaScript, tandis que Brian Bondy est, lui aussi, passé par Mozilla, en tant qu’ingénieur senior de logiciel, avant de devenir chef du développement chez Khan Academy, une référence en formation gratuite open source.

Leur annonce, celle du lancement d’un navigateur à la rapidité imbattable, grâce à un blocage d’annonces natif, a créé bien des émois au sein de la communauté média américaine. Car sur Brave l’espace normalement occupé par les encarts publicitaires est réattribué à des annonces cataloguées comme moins intrusives. Cette manière de fonctionner évite de mettre le nez dans les habitudes de navigation des utilisateurs.

Alors, quel rapport avec le compteur de vitesse des chargements de pages ? Explications : qui dit publicité pistée, et donc ciblée, dit embouteillages garantis sur les ondes. En effet la collecte de données privées par des tiers pompe de la data, littéralement. Les sites médias désespéraient déjà face à ce modèle économique en peine et voilà que survient un retourné de situation.

To pub or not to pub ? 

À la même manière que Qwant, Brave promet un passage incognito sur la toile : pas de chargement de pixels ou cookies en vue, ni pisteurs de tiers. Finis les pop-up et ciao Ad-Block !

De quoi en faire perdre leur latin aux gros médias numériques, dont le modèle économique repose sur des contrats d’encarts publicitaires. Ni d’une, ni de deux, en 2016 l’Association des journaux d’Amérique (NAA), qui comprend le New York Times et le Washington Post, s’est empressée d’envoyer une lettre d’accusation aux fondateurs. Le communiqué l’accuse d’un détournement à leur propre bénéfice, d’une bagatelle de 5 milliards de dollars annuels, somme générée par l’industrie pour réinvestir dans le journalisme. Post-scriptum, vous allez voir de quel bois nous nous chauffons !

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Citant tantôt des violations des droits d’auteur, tantôt une concurrence déloyale et le non-respect des termes d’utilisation des médias, on l’aura compris en bref panique à bord ! Plusieurs sites d’informations, comme le Business Insider, ont jugé bon d’ajouter un filet d’huile sur le feu : une défense farouche de l’outsider, une bouffée d’air frais au pays de la réclame digitale.

Évidemment quelques questions sont à poser : la sélection Brave est-elle vraiment irréprochable ? Comment fonctionne-t-elle ? La pub épurée naît-elle d’une ambition elle-même aussi pure ? Après tout, remplacer une publicité par une autre, quel est l’attrait pour l’utilisateur ?

La réponse de Brave aux accusations fut de haut vol :
« La NAA n’a fondamentalement pas compris Brave. Brave est la solution, pas l’ennemi. »

Ce n’est pas au vieux singe que l’on apprend à faire des grimaces. Le navigateur réfuta les accusations en rappelant son camembert du reversement des revenus publicitaires : jusqu’à 70 % aux sites médias, 15 % pour lui-même et 15 % dans la cagnotte des utilisateurs.

Le but ultime ? Renverser ce système de rémunération déréglé, basé sur un accès sans limites aux données privées. Un nouveau fonctionnement permettrait de rétablir l’équilibre perdu suite à la négligence et la gloutonnerie des sites éditeurs.

 

Renverser ce système de rémunération déréglé, basé sur un accès sans limites aux données privées.

Pari réussi, il semblerait que l’effet ait fait mouche et sifflé le départ d’une course à la modération du matraquage. Après Adblock, Google serait en train d’intégrer un système de rejet de publicités visant les plus intrusives. Tandis que Mozilla promet d’ajouter un filtre publicitaire avant la fin de l’année. De son côté Apple sortirait une nouvelle version de Safari aux critères de pistage plus étroits. La savane se réveille en 2018 !

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Du côté de Brave, toujours au-devant du peloton, une nouvelle phase est actuellement en cours afin de tester le lancement d’une option partageant le contrôle avec l’utilisateur. Ce dernier pourrait alors choisir les sites sur lesquels les fameux encarts apparaissent. Bien entendu le navigateur continuerait de bloquer le pistage de données, on ne se refait pas !

L’alternative pacifiste que propose Brave encourage l’évolution d’un modèle économique essoufflé. Une réaction logique face à la croissance exponentielle d’installations d’Adblockers par les utilisateurs, réduisant à néant le chiffre d’affaires des encarts en ligne.

S’en mettre plein les poches

Justement en parlant de modèle économique, sortez vos calculettes et parlons cryptomonnaie. En 2017, Brave a effectué une levée de fonds quelque peu atypique. Son second tour de table, qui dura tout juste 30 secondes, a réuni un montant de 35 millions de dollars, exclusivement en cryptomonnaie.

Avec plus de 1300 monnaies virtuelles aujourd’hui dans le monde, Eich et Bondy ont décidé d’en rajouter une pour aller jusqu’au bout de leurs engagements : naquît le BAT (Basic Attention Token basé sur la blockchain Etherum). D’une valeur d’environ 26 centimes de dollars aujourd’hui, le BAT quantifie le temps passé par les utilisateurs sur leurs sites préférés et aide à reprendre le contrôle sur la navigation web.

Comment ? Et bien, en le dépensant bien pardi ! La solution pourrait vous être familière, il s’agit d’un système de financement basé sur… les revenus publicitaires. Comment ?! Comme sur Facebook ?! Mais vous pensez nous avoir endormis avec vos explications ?

Du calme, ici on est plus sur un mélange de Flash et Spiderman plutôt que sur le retour de l’oncle Picsou. L’utilisateur amasse une cagnotte en BAT à chaque fois qu’il visionne une publicité, celle-ci récompense ensuite les contenus sur lesquels l’utilisateur a passé le plus de temps, donc utiles et pertinents. La redistribution se fait en fonction des contenus visionnés, c’est-à-dire si on passe 50 % sur un site qui est enregistré en BAT, la même proportion de BAT amoncelés par notre navigation sera reversée à ce site, ce principe est même appliqué aux Youtubeurs. Ce financement participatif vous permettra par exemple de soutenir la chaîne de votre petite cousine qui s’est découverte blogueuse DIY cet été. Ça en fait des terrariums en ampoules recyclées !

Cercle vertueux à nous deux

Pas question donc d’éradiquer la publicité, juste de changer la manière dont nous la consommons. Ce système de patronage 2.0 favorise les bonnes pratiques puisque les éditeurs et annonceurs ont la possibilité d’acquérir des espaces publicitaires grâce à leur rémunération également en BAT.

Avec le BAT, Brave initie la création d’un écosystème numérique intègre et encourage un développement du Web à forte valeur. Il est évident que comme toute cryptomonnaie, la BAT infère une valeur spéculative. La technologie Anonize sur laquelle est basé le jeton garanti une sécurité maximale. Le navigateur lui-même ignore la provenance exacte des dons car les transactions sont rendues anonymes tout en restant responsables. Dans ses FAQ, le navigateur compare ce système à celui d’un scrutin démocratique et l’anonymat de son dépouillement.

Le BAT tient alors un double rôle : formidable coup de pouce pour les éditeurs bons élèves du web et quantificateur de l’attention que portent les utilisateurs aux contenus en ligne.

Bientôt roi de la jungle ? 

Aujourd’hui en 2018, le lion a su convaincre et vient d’annoncer un partenariat avec le géant de la presse Dow Jones Media Group, signataire de la pétition à l’encontre du navigateur en 2016 — soit dit en passant. La grosse pointure des médias américains projette de tester le modèle Brave sur une partie des publications en ligne. D’autre part, depuis 2016, le navigateur a su bien s’entourer : Uphold pour les services de paiement, DuckDuckGo pour les requêtes et Private Internet Access pour la protection des adresses internet.

Les retours sont bons : sur le Play Store la moyenne des notes attribuées est de 4,3 étoiles. Notez que l’application est également disponible sur l’App Store. Les utilisateurs apprécient particulièrement le https imposé et la lecture de YouTube en arrière-plan. Une petite révolution permettant d’écouter de la musique sur son smartphone tout répondant à un mail pro, ou bien en organisant l’apéro du soir. Ah ces digital natives et le multitasking — il leur faudrait presque une autre paire de mains !

Les professionnels eux saluent les progrès effectués depuis 2017 sur l’efficacité du navigateur, la résolution des bugs, notamment pour ceux qui aiment collectionner une multitude d’onglets. En avant la productivité, ou la procrastination, maximale, là ce n’est plus de notre ressort.

Parce que qu’ils ont pensé à tout le monde, les récalcitrants du smartphone peuvent aussi télécharger le navigateur Brave directement sur leur machine. Une version dans la langue de Molière existe, après l’installation, il suffit de paramétrer son choix linguistique. On navigue plus vite que son ombre tout en comptant le nombre de parasites bloqués et le temps gagné, en français s’il-vous-plaît !

Voilà de quoi changer sa routine de navigation tout en aidant la presse à effectuer cette transition nécessaire. On ne peut qu’encourager cette économie numérique circulaire et souhaiter une longue vie au roi lion.
La suite au prochain épisode, juste après la pub !

Maï Trébuil
Maï Trébuil
Digital Nomade
Je manie le verbe numérique pour partager les bonnes pratiques social media, et les écueils à éviter. Éternelle curieuse, je m'inspire de mes déambulations, avec ou sans connexion, pour mieux vivre le nomadisme digital !