Il était une fois un artiste aux sensibilités multiples, Jérémy Gobé. Un artiste qui voulait recréer du lien entre l’art avec un grand A et le public. Un artiste qui voulait faire tomber les barrières culturelles et reconstruire les barrières de corail. En 2017, Jérémy Gobé, invité au festival international du textile extraordinaire (FITE) à Clermont-Ferrand, en profite pour découvrir les savoir-faire régionaux. Il rend alors visite à l’usine Fontanille, fierté française et réputée pour sa dentelle. L’histoire de l’usine touche déjà l’artiste ; précédemment menacée de fermeture par la délocalisation, elle a été sauvée par ses employés et ainsi transformée en SCOP.

C’est alors que Jeremy Gobé découvre un point de dentelle particulier, le « point Saint Esprit ». Le point l’interpelle immédiatement. Il faut dire que c’est la réplique quasi-exacte du squelette d’un corail. Ni une ni deux, l’artiste entreprend d’exploiter cette trouvaille pour tenter de sauver les coraux. Il s’allie ainsi à la SCOP Fontanille et fait appel à une scientifique renommée sur la question, Isabelle Domart-Coulon, chercheuse en biologie marine. La dentelle arrive à la rescousse du corail et Jérémy Gobé entame sa quête du Graal écologique. Le projet Corail Artefact naît.

Il était une fois la vie

Entre climatosceptique, climatostressé·e ou climatoblasé·e, vous vous dites peut-être que le cas des coraux est le dernier de nos soucis. Ou peut-être avez-vous maintes fois entendu parlé des coraux sans bien en comprendre l’impact. Reprenons depuis le début. Mettez votre cassette vidéo d’Il était une fois la vie dans votre magnéto (vous avez toujours un magnéto ? vraiment ?). Aujourd’hui, on parle corail !

Le corail tient son épique et valeureux nom de barrière pour une bonne raison. Les coraux font en effet rempart aux tempêtes et aux tsunamis. Ce n’est pas tout, le corail abrite et entretient 30 % de la vie marine. Les scientifiques estiment, toute forme de vie confondue, qu’il y aurait 9 millions d’espèces dans les coraux. Économiquement et humanitairement parlant, les coraux permettent à 500 millions de personnes de vivre : en fournissant de la nourriture, des revenus ou en protégeant les populations (1).

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Les coraux sont des êtres vivants intriguants qui ont souvent rendu l’humanité perplexe. Tantôt vu comme un minéral, tantôt comme un animal, tantôt comme un végétal, le corail est un être complexe. C’est dire, on lui prêtait des origines mythiques liées à la tête de Méduse (la Gorgone et non l’animal si vous suivez toujours). Il existe différents types de coraux. Nous nous intéresserons ici davantage aux coraux qui possèdent un symbiote. Tout d’abord, il faut savoir que les coraux sont des colonies constituées d’« individus » nommés polypes. Ces polypes fabriquent leur propre exosquelette. Le symbiote est un végétal unicellulaire qui vit en harmonie, en symbiose, avec le corail, appelé zooxanthelle.

Avec des eaux de plus en plus chaudes, les polypes rejettent parfois leurs microalgues symbiotiques, s’affamant jusqu’à la mort. Pour restaurer les récifs dégradés à partir des fragments de colonies ayant résisté à ces stress, la dentelle vient ici servir de tuteur sur lequel on colle le fragment corallien le temps qu’il construise ou reconstruise son exosquelette. En effet, après des tests en aquarium avec des anémones, l’équipe de Corail Artefact constate que la dentelle représente un substrat idéal pour des anémones et qui serait compatible avec le tissu corallien. Au-delà de son dessin qui imite la structure de l’exosquelette, son caractère fibreux permet aux échantillons de s’accrocher, même de manière encore partielle et fragile, constate Isabelle Domart-Coulon. (Muséum national d’Histoire naturelle de Paris). Des améliorations de ce support végétal tissé sont en cours de test.

 

Assistance à corail en danger ?

Le corail est un patrimoine écologique mondial à ne pas prendre à la légère. Les scientifiques ont relevé de nombreuses origines à la détérioration de la qualité de vie des coraux pour la plupart causées par la main de l’Homme. La surpêche et la pêche de fond, le réchauffement climatique, l’acidification des mers et océans due à la pollution, l’écotourisme, la présence de microplastiques mangés par les coraux (2), la prolifération d’ennemis naturels des coraux telles que les algues (1). Et il semble que ça n’en finisse pas. En 2018, Hawaï bannissait certains composants de crème solaire constatant leur impact nocif sur les coraux et notamment les jeunes « pousses » les plus fragiles. Key West a d’ailleurs récemment emboîté le pas.

Le projet de Corail Artefact s’inscrit dans un débat scientifique d’interventionnisme de l’Homme. En effet, Ruth Gates, une éminente scientifique spécialiste des coraux, avait notamment lancé le projet « Super corail » afin de marier les espèces de coraux les plus résilientes face à la température et l’acidité de l’eau pour sauver les coraux, s’inscrivant ainsi dans une démarche de nature « assistée » par l’Homme. C’est l’intervention même de l’Homme, de la science et de la tech qui est remise en question ici.

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Certains scientifiques, comme le relève la journaliste Elizabeth Kolbert, du New Yorker dans son article sur le corail (1), arguent qu’il serait plus judicieux de laisser la nature reprendre ses droits et de mettre en place de vastes zones protégées pour lui permettre de se refaire une jeunesse. Cependant, certains coraux ne se reproduisent qu’une fois l’an, rendant la survie du corail encore plus problématique. Certains scientifiques se questionnent : faut-il rester simples spectateurs ? Si les arguments paraissent valables des deux côtés, Jérémy Gobé semble avoir trouvé le compromis idéal. Assisté par des ordinateurs pour chercher les motifs de dentelle les plus adéquats et par les machines de l’usine, la réponse semble se trouver dans le matériau.

Alors que certains impriment en 3D en béton des exosquelettes de fortune pour repeupler les coraux, Jérémy Gobé a à cœur de ne pas laisser de traces. C’est pour cela que le caractère biodégradable des fibres utilisées fait partie intégrante du projet. À terme, le but est que la dentelle serve de tuteur aux coraux, puis une fois leur colonie établie de disparaître après avoir accompli sa mission. L’artiste va jusqu’à pousser le choix de la fibre de dentelle selon les matériaux locaux biodégradables. Il pourrait s’agir de feuilles de bananier pour les Philippines par exemple à la place du coton, nous explique Jérémy Gobé. L’équipe a notamment pour projet de tester l’expérience in situ dès septembre et jusqu’à 2021. Parmi les potentiels sites, l’Australie ou encore les Philippines.

 

Dans un monde où la dette écologique est déjà en négatif et où l’urgence se fait sentir, Corail Artefact offre une opportunité pleine d’espoir. Le projet fait l’exploit de penser vertueux jusqu’au choix de son matériau. La tech semble reprendre humblement son rôle d’outil et porter les graines d’une nouvelle ère.  Et si c’était ça, le futur ?

 

 

(1) Article du New Yorker « Unnatural Selection.What will it take to save the world’s reefs and forests? » par Elizabeth Kolbert

(2) Article de National Geographic « These corals choose to eat plastic over food » par Jenny Howard

Gwendoline WEBER
Gwendoline WEBER
Ménestrelle numérique
Oscillant entre galéjades giffesques, modération bienveillante, veille im-pertinente, haikus récréatifs et designs amuse-oeil. VENI VIDI SHARED