Comment êtes-vous arrivé dans le numérique ? Aviez-vous déjà une expérience du milieu de la tech ?

Pierre-Alain Lévêque : L’idée nous est venue lors d’un séjour au Bangladesh, dans un environnement plutôt déconnecté. À l’époque, nous y travaillions sur le développement d’un matériau composite à partir de fibre de jute. Rapidement nous avons constaté que les gens, qui n’avaient pas un bon accès à leurs besoins de base, plaçaient internet dans leurs priorités. Une partie importante du salaire passait dans l’achat d’un smartphone et du forfait pour avoir un peu de connexion. En fait, il y a énormément de personnes qui sont connectées dans les pays comme le Bangladesh.

Nous avons donc eu l’idée de diffuser toutes ces innovations qui permettent de répondre à un besoin de base en les rendant accessibles sur le web. Ainsi les gens qui se connectent pourront trouver des solutions aux enjeux du quotidien.

Comment êtes-vous arrivé à marier innovation frugale et technologie open source ? Quelle est l’ambition du Low-Tech Lab ?

Pierre-Alain Lévêque : Nous sommes partis d’une observation : les gens ont un bug sur leur smartphone, ils vont se diriger vers Google pour trouver la réponse et le réparer. C’est le même principe pour les low-tech, au Mali quand une télé était cassée, Abdoulaye pouvait la réparer en s’appropriant le système grâce aux informations qu’il trouvait sur internet. Il s’appuyait aussi sur des tutoriels et des fiches méthodes pour faire des cuiseurs domestiques, faits de terre et de métal. Le principe de combustion et les proportions à respecter restant les mêmes, il suffisait de trouver les bons matériaux et grâce à la connaissance construire un objet utile à partir de peu de choses.

Définir notre mode opératoire comme de l’accès libre, à la place de l’open source, est peut-être plus juste. C’est une volonté que nous avons eue dès le départ, car ces technologies sont si appropriables qu’elles ont rendu la notion de brevet complètement obsolète.

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Un autre aspect concerne la partie réflexion. Notre projet sur les habitats low-tech explore comment les low-tech peuvent être appliquées à l’habitat dans un contexte occidental. La documentation est en accès libre, la validation technique et les sources d’inspiration le sont aussi, ainsi nous incitions ceux qui s’intéressent au sujet à se poser des questions pour éventuellement passer à l’action.

Votre but est de mettre ces innovations à disposition de ceux qui en ont le plus besoin. Comment évaluez-vous le besoin de ceux qui ne sont pas connectés et comment comptez-vous surmonter cette problématique qui limite votre champ d’action ?

Pierre-Alain Lévêque : Pour le moment nous ne sommes pas encore assez implantés. Nous nous concentrons sur la croissance de la communauté avant de nous confronter à la problématique de la diffusion. Cela dit, c’est un sujet en réflexion, par exemple nous pensons extraire tous nos tutoriels en PDF pour pouvoir proposer des versions accessibles hors ligne.

D’une part, aujourd’hui, 4 milliards de personnes dans le monde sont connectées. La fracture numérique est en train de diminuer extrêmement vite. On est convaincus que ça va aller très vite pour que la majorité des gens sur Terre puissent se connecter, même si c’est une connexion très lente.

D’autre part, de plus en plus de gens nous sollicitent pour être porteurs locaux du Low Tech Lab. C’est très important, car il n’est pas possible de correctement résoudre les problématiques d’un environnement que l’on ne connaît pas. Il nous faut des gens qui ont un pied dans le numérique et le contexte local pour faire relais et enseigner, former aux low tech. Car nous avons compris que cela ne peut pas fonctionner seulement à partir des tutos. Il est essentiel d’avoir des personnes qui prennent le relais pour fabriquer et diffuser des Low Tech finies.

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Marjolaine, qui fait partie de notre équipe, vit actuellement en Grèce sur l’île de Lesbos pour étudier l’intérêt ou non des réfugiés d’utiliser les low-tech. Nous testons comment les low-tech peuvent être appliquées sur le terrain, selon les circonstances et les besoins de leurs utilisateurs.

La notion de décentralisation du savoir est cruciale, il faut laisser la main à l’utilisateur et au contributeur. Nous avons une communication qui grossit, la quantité de questions que l’on nous pose au quotidien nous a démontré l’importance de décentraliser. Plus le projet est décentralisé, plus les autres porteurs peuvent se l’approprier, plus il en devient puissant.

Croyez-vous que l’ouverture par le numérique peut résoudre nos enjeux sociétaux ? Le digital peut-il se mettre au service de l’humain et non l’inverse ?

Pierre-Alain Lévêque : Nous sommes convaincus que les low-tech, du moins la philosophie de sobriété ou de simplicité, sont la clé pour envisager un futur durable pour l’homme et la planète. Concernant le numérique, entre high-tech et low-tech peu importe, il faut que ce soit orienté dans le bon sens. On trouve l’outil internet super intéressant pour viser cet aspect-là du développement durable, à condition qu’il soit bien utilisé.

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Nous voudrions aussi contrer l’effet de lissage culturel de la planète entière par la mondialisation. Internet permet de mettre en avant les singularités de chacun et d’amplifier les points forts. En fin de compte, il peut faire autant de bien que de mal. Tout dépend de comment l’on s’en sert et sous quelle optique pour atteindre notre objectif.

Pierre-Alain Lévêque, cofondateur de Low Tech Lab en pleine action sur le terrain.

Le numérique est-il très présent dans votre vie ?

Pierre-Alain Lévêque : Je travaille tous les jours sur un ordinateur connecté, mais je ne possède pas de smartphone, ni aucune application mobile. J’ai un fonctionnement qui fait qu’on est beaucoup sur l’ordinateur, me connaissant je ne voulais pas me créer une occasion supplémentaire d’aller voir mes mails et passer du temps sur Facebook. En revanche, je reste convaincu qu’internet est un outil super.

Si je peux recommander une chose, c’est de visiter une librairie. En ce moment je lis « L’éloge du carburateur », c’est l’histoire d’un philosophe qui défend les bienfaits du travail manuel en parallèle d’un travail plus cérébral.

Maï Trébuil
Maï Trébuil
Digital Nomade
Fascinée par la relation entre l'humain et la tech, je décrypte les tendances innovantes qui tentent de répondre aux enjeux sociétaux d'aujourd'hui et de demain. Éternelle curieuse, je m'inspire de mes déambulations de digital nomade, avec ou sans connexion.