Tech ou ne pas tech

La Low Tech peut de prime abord paraître contradictoire. En effet, elle peut prendre des airs de « no tech », son but étant d’être plus responsable et plus frugale. Elle questionne ainsi l’usage même de la Tech, le terme se plaçant surtout en opposition à la High Tech et son usage dispendieux.

Elle entre dans une logique qui veut s’écarter d’un « solutionnisme » technologique, en proposant de ne pas utiliser à outrance les matériaux et énergies nécessaires à la fabrication d’objets ou de services. Ni même d’encourager toute forme d’obsolescence. Pour cela, elle se base sur trois grands principes : être réparable, viable et recyclable.

Elle questionne également la raison même de l’usage, voire de l’existence de la technologie. Jusqu’ici, rien de nouveau, les mouvements contestataires face à la technologie existent depuis l’industrialisation. Le mouvement du Luddisme en Angleterre s’opposait déjà à une automatisation des tâches au détriment de l’être humain au 19e siècle.

Mais cet engouement n’est pas sans s’inscrire dans un ensemble de mouvements similaires qui tend à démontrer une certaine responsabilisation face aux ressources de la planète et une volonté de retour à l’essentiel et de redonner du sens aux objets et aux actions du quotidien. Le minimalisme, qui n’est d’ailleurs pas sans toucher le digital, s’inscrit dans cette dimension frugale et ce retour à l’essentiel, loin d’une culture de la consommation. Le zero waste qui lui aussi tend souvent au low waste, s’inscrit dans une volonté de diminuer l’usage des ressources de la Terre. Et les démarches vers une économie circulaire : recycler, troquer, le seconde-main, les friperies, semblent aussi abonder dans ce sens.

Iceberg, droit devant !

En matière de tech et de numérique, on ne voit que peu la partie immergée de l’iceberg. La technologie a un coût et il est énergétique. À l’heure où l’écologie est au cœur des débats d’importance de notre monde, peut-on se permettre de faire l’autruche ? Peut-on se permettre d’ignorer d’où l’on puise les ressources quand il s’agit de technologie, d’innovation ou de croissance économique ?

Lire aussi : La pollution numérique est le prochain enjeu environnemental mondial 

Philippe Bihouix, ingénieur et auteur de L’âge des Low Tech, fait état de 3 étapes principales énergivores à prendre en compte dans l’usage de la technologie.

  • Tout d’abord, les ressources nécessaires. En effet, il s’agit souvent de matières rares, et même de métaux rares, comme dans un smartphone composé de lithium, cobalt, tantale, indium, silicium, yttrium, etc. L’extraction minière qu’ils demandent est une extraction non-renouvelable. De plus, le problème de la miniaturisation des IoT (Internet of Thing) rend compliqué, voire impossible le recyclage de ses matières, les condamnant ainsi à un usage unique, explique Philippe Bihouix.
  • La question de la consommation des énergies que ce soit pour se servir d’un objet technologique (envoi de mails, stockage de données, chargement, etc.) ou bien l’énergie nécessaire à la fabrication des objets technologiques entre aussi en compte. Même s’il est difficile de quantifier la consommation, car beaucoup de facteurs entrent en jeu, Philippe Bihouix l’estime à 1500 à 2000 térawattheure. Ce qui équivaut à 10 % de la consommation électrique mondiale. Dans cette empreinte écologique, 40 % de cette énergie est issue du charbon, informe Philippe Bihouix.
  • La question de la fabrication entre aussi en jeu dans l’impact écologique et l’usage des ressources. Par exemple, pour le silicium, Philippe Bihouix détaille qu’il est nécessaire d’utiliser du pétrole, de l’acide, du charbon, etc. pour le purifier. Sans compter la consommation énergétique citée ci-dessus. Il convient de prendre en compte tout le cycle de vie d’un objet ou d’un service, de sa conception à sa fin, pour en mesurer son impact écologique.

Faites tourner !

Dans le concept de Low Tech, il y a l’idée de cycle, aussi bien dans l’économie circulaire que cela peut induire que dans l’idée de recycler ou de réutiliser. Comme les adeptes de la Low Tech aiment à le citer, Lavoisier avait vu juste :

« Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». C’est bien là, l’idée. De la même manière, les connaissances sur les pratiques Low Tech (fabrication, réparation, etc.) doivent tourner. Il faut partager. C’est d’ailleurs l’un des points importants mis en avant par Quentin Mateus, porteur de projet chez Low Tech Lab, lors de Futures festival, « revenir à l’essentiel, penser durable, et rendre la documentation accessible ».

Pour cela, il faut repenser sa manière d’aborder les choses. Lors d’une conférence sur la low tech, Benjamin Adler, créateur de Earthship Biras, un projet de maison autonome et low tech, explique qu’il faut réinsérer la notion de bon sens. Amandine Garnier, coordinatrice et développement de projet à Low Tech Lab, renchérit avec un exemple de la NASA. Les stylos ne fonctionnaient pas en apesanteur, la NASA a donc dépensé beaucoup d’argent pour trouver une solution, tandis que les astronautes russes ont simplement décidé d’utiliser des crayons à papier.

Lire aussi : Low Tech Lab, entre innovation et entraide 

De façon similaire à ce que nous observions plus haut, le Low Tech peut se rapprocher du système D et aussi du DIY (Do It Yourself). Il s’agit aussi de pouvoir facilement réparer des objets ou de remettre en place des artisans capables de les réparer. Le but est aussi d’endiguer au maximum l’usage unique.

Philippe Bihouix invite tout simplement à se poser la question de la nécessité. Dans une démarche similaire au minimalisme, il demande si nous avons besoin de toutes ces fonctions. Avons-nous besoin de tout ce stockage ? Il pose la question du process dans son entier, du système entier, de consommation, d’usage et d’économie. C’est tout l’écosystème numérique qu’il invite à questionner.

À terme, ce sont beaucoup d’expérimentations à faire, mais rien n’est impossible. Le Low Tech Lab a plusieurs projets prometteurs : la construction d’un bateau à partir de matériaux renouvelables, ou encore une tiny house utilisant le moins de technologies possible. On peut aussi citer Wikipédia qui fonctionne de manière frugale : pas de design sophistiqué, essentiellement du texte et des images légères à stocker. Et pourtant, Wikipédia continue d’être populaire.

 

La question de la Low Tech ne vient pas forcément en opposition à la High Tech. Elle se fait le garde-fou de celle-ci. Elle vient questionner les choix et les usages, les fabricants et les consommateurs. Sur une planète de plus en plus épuisée, n’aurions-nous pas tout intérêt à lui rembourser notre dette écologique ? Au lieu d’un discours pessimiste et primitif, la Low Tech prône un mouvement alternatif. Oui, elle nous dit tout simplement qu’une autre voie est possible et qu’elle commence par nous.

Gwendoline WEBER
Gwendoline WEBER
Ménestrelle numérique
Oscillant entre galéjades giffesques, modération bienveillante, veille im-pertinente, haikus récréatifs et designs amuse-oeil. VENI VIDI SHARED