Des sœurs jumelles qui travaillent ensemble, ce n’est pas commun. Votre collaboration a-t-elle toujours été une évidence ?

Lou-Anne Boehm : Nous avons toujours été proches. Nos goûts et nos intérêts mutuels nous ont conduits dans la même école de design et d’arts appliqués avant de suivre chacune des spécialisations différentes. Avec toujours en tête un objectif commun, je me suis concentré sur le design textile, les matériaux composites et la recherche en design. De son côté, Nancy s’est orientée vers le textile électronique, puis vers une démarche ciblée expérience utilisateur. Aujourd’hui, nos aptitudes se montrent complémentaires et nous partageons une même manière de voir la technologie. Des valeurs similaires qui visent une économie de moyens et une utilisation de la tech uniquement lorsqu’elle est nécessaire. Le concept de Slow Tech et ses principes nous tiennent particulièrement à cœur. Nous prônons une interface physique à travers la matière pour un retour au sensoriel.

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Après plusieurs années en freelance, nous avons fondé en 2017 le Studio Twins Paris spécialisé dans le design de textiles et de matériaux innovants. Parmi eux on retrouve la collection de matières métamorphes Shapeshifter et le plaid sensoriel Maase. Nos expériences conjuguées nous permettent également d’assurer le suivi de projets et de conception de produits en entreprise, tout comme différentes conférences au sein des écoles de design.

Comment a évolué le projet du plaid sensoriel Maase jusqu’à aujourd’hui ?

Lou-Anne Boehm : À tout juste 19 ans, nous avions envisagé le potentiel du textile électronique dans l’univers de la santé et nouons notre premier partenariat avec les professionnels du secteur. Au fur et à mesure de nos études, les projets se sont succédés jusqu’en 2015. Pour Nancy, la santé comme le handicap ont toujours été un sujet qui la touche particulièrement et la première version du plaid Maase fut son projet de fin d’étude à l’école de design Strate. Tout d’abord visant à assurer un moment de déconnexion et de relaxation, le prototype que nous avions réalisé a été salué unanimement par le jury présidé par M. Soufron, l’ancien premier conseiller sur l’économie numérique auprès de la Ministre de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation. Un projet qui a permis à Nancy de sortir Major de sa promotion.

Avec l’aide de l’incubateur de startups du CETI, le Centre Européen des Textiles Innovants, nous nous sommes lancées pleinement dans le perfectionnement du produit. De salon en salon, nous avons été approchées par diverses sociétés et finalement par des organismes de santé. Nous avons découvert que Maase avait un fort potentiel à être utilisé en tant que thérapie sensorielle pour les patients victimes de troubles du comportement liés à la maladie d’Alzheimer. À partir de ce moment-là, nous avons décidé de réorienter et de reconcevoir le produit dans ce sens, en partenariat avec la Fondation Korian.

Maase s’inscrit clairement dans un concept phygital. Autant bénéfique pour le patient que le soignant, comment fonctionne-t-il ?

Lou-Anne Boehm : Le rôle du plaid sensoriel Maase est de répondre à des situations clés.

Pour le patient, Maase contribue à apaiser les troubles liés à la maladie d’Alzheimer, telles que les crises d’anxiété et d’agitation. Il facilite également l’endormissement, l’acceptation des soins prodigués et permet de limiter la déambulation au sein des établissements, tout en favorisant l’éveil et la communication.

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Pour le soignant, Maase apporte une solution efficace lors de l’apparition de crises, évitant au passage que celles-ci ne deviennent communicatives. Il permet une meilleure efficacité des soins et apporte une présence rassurante au patient le temps de s’occuper des autres. Muni d’un clavier il propose différents programmes de relaxation pour s’adapter aux préférences de chacun.

Spécialement étudié pour l’apaisement, il se place sur la personne et engendre un effet lumineux au travers de ses zones LED, une action relaxante par le biais de parties chauffantes et massantes, ainsi que la diffusion de musiques apaisantes.

Entre les phases de test et les modifications, comment se passe le processus d’amélioration du produit ?

Lou-Anne Boehm : La mise en pratique sur le terrain a commencé entre 2017 et 2019, suite au partenariat avec le groupe Korian, spécialiste français de la gestion d’établissements médicalisés. Les retours suite aux premiers tests ont été très positifs. Selon certains médecins, une patiente aurait retrouvé son calme, suite à une crise, en seulement 10 minutes au lieu de plusieurs heures.

Actuellement à notre cinquième version, l’amélioration du produit continue et est le fruit d’une présence active lors des tests. À cela s’ajoute le dialogue avec les soignants et les conseils des psychomotriciens afin d’adapter au mieux le design et les stimulis aux besoins des utilisateurs. Un travail de longue haleine qui a porté ses fruits au vu des résultats encourageants.

Vous avez remporté de nombreux prix et concours pour le Maase, à quoi ressemble le quotidien d’entrepreneur à 100 à l’heure ?

Lou-Anne Boehm : C’est vrai que tout cela est le fruit d’une implication constante. Loin d’être monotones, les semaines font appellent à des compétences multitâches, de la communication au service après-vente, des modifications techniques à la formation, en passant par la gestion financière. Mais le jeu en vaut la chandelle lorsque l’on est récompensé pour notre travail.

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Après avoir reçu deux prix au concours Total EDHEC Entreprendre 2018, nous avons obtenu le Label d’excellence Janus 2018 de la santé décerné par l’Institut Français du Design. Une distinction qui nous a permis de profiter d’une réelle légitimité dans le secteur très réglementé de la santé. Cette année, nous avons eu la fierté d’être lauréats du trophée Silver Eco 2019 dans la catégorie Nouvelles Technologies en partenariat avec Korian. Un moyen idéal de se faire connaître, mais aussi une véritable concrétisation pour des années de développement et de perfectionnement.

Où en êtes-vous de la commercialisation du Maase ?

Lou-Anne Boehm : Nous œuvrons encore pour une levée de fonds en vue de sa commercialisation fin 2019. Mais nous réalisons déjà une phase de location test auprès des établissements de santé en France et dans les pays limitrophes. Une utilisation qui s’étend à tous les Ehpad, ainsi qu’aux centres médicaux sociaux pour épauler les patients sujets aux troubles autistiques et aux syndromes post-traumatiques. Les aidants pour les soins à domicile sont également un des objectifs futurs que nous nous fixons.

Le VivaTech approche à grands pas, que représente un tel évènement ?

Lou-Anne Boehm : Avoir été sélectionné pour un salon aussi prestigieux est pour nous une incroyable visibilité. Surtout qu’en plus d’être un duo féminin d’entrepreneuses, le VivaTech nous donne l’opportunité de mettre en avant un produit technologique à fort impact social. Rendez-vous dès le 16 mai 2019 dans le hall 2.2 au stand T11 BNP lab de la Better Life Avenue.

Thomas Bossy
Thomas Bossy
Scribe numérique
Voilà un mot bien inusité pour se retrouver devant notre digital, qui lui bien connu, envahit nos vies modernes d’une multitude de manières. J’aime jouer sur les contrastes, fouiller, chiner et comprendre ce qui fait les particularités d’un sujet pour le mettre en avant. Je suis un scribe derrière son écran.