Les avis divergent quant à la nécessité de genrer les robots. Néanmoins beaucoup de spécialistes semblent s’accorder pour dire que le robot n’est que le reflet de la société de son créateur. Sorte de miroir déformant révélateur comme le dit Julie Carpenter qui étudie les interactions humain-robot. “I think of it more as a funhouse mirror” (« Je le conçois comme les miroirs des fêtes foraines »). Dans un premier temps, il suffit d’observer le design de nombreux personnages robotiques de la science-fiction pour constater une recherche récurrente de familiarité. Le robot est souvent humanoïde. D’aucuns se défendront de dire que si les robots sont genrés, c’est d’abord parce qu’ils sont humanoïdes. Mais pourquoi sont-ils humanoïdes ? Est-ce cette peur ancestrale de la nouveauté et donc de l’inconnu qui pousse à créer des machines qui nous ressemblent ? Peut-être.

Miroir mon beau miroir déformant 

Mais alors pourquoi pousser la ressemblance jusqu’à genrer ? Est-ce la demande ou l’offre qui crée ce besoin ? Une question tant marketing que sociologique. Les deux mon capitaine ! Il suffit de regarder les produits genrés de nos jours. Prenons pour exemple les rasoirs « roses » et donc qui visent la population féminine, le rose étant socialement associé au sexe féminin. Les femmes ont tendance à acheter les rasoirs à la cible masculine. Deux raisons : ils sont souvent moins chers et ils sont parfois plus efficaces et moins agressifs pour la peau donc de meilleure qualité. L’offre a donc présumé du besoin de sa cible.

D’un autre point de vue, des roboticiens se défendent du choix de courbes plus arrondies et donc, selon eux plus féminines, car les retours tests de leur client abondaient dans ce sens. « Nous avons testé des largeurs de hanches et d’épaules masculines et féminines et les retours des usagers sont indéniablement plus positifs lorsque le robot est d’apparence féminine » confie au Monde Fabien Raimbault, directeur de l’entreprise Cybedroid. De même, Ludivine Allienne-Dis, doctorante à l’université d’Amiens qui termine une thèse sur « Robots humanoïdes, reproduire le genre » explique que pour « certains roboticiens, féminiser une machine est un moyen de diminuer l’anxiété qu’elle peut susciter chez l’usager, la crainte d’une prise de pouvoir par exemple ». 

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Dans les représentations genrées décidées par les constructeurs, on distingue que certaines fonctions sont attribuées à un genre. Par exemple, les hôtesses d’accueil sont des robots féminins, les robots représentant une autorité scientifique ou intellectuelle sont masculins. La journaliste Claire Legros du Monde fait l’inventaire : « Les assistants personnels généralistes portent des prénoms plutôt féminins, contrairement aux chatbots techniques, souvent masculins. C’est le “Caporal Dupont” qui informe les nouvelles recrues de l’armée de terre française, et le logiciel “Thomas” qui conseille les salariés de Natixis sur leur épargne. »

robots genre

On retrouve des constructions sociales similaires avec les assistants vocaux. Une journaliste s’est penchée sur la question, en tentant de donner un point de vue objectif sur le sujet. Les affirmations communes veulent qu’une voix féminine ordonnant des instructions donne l’idée de quelqu’un qui est là pour aider, tandis que la voix masculine véhicule une image autoritaire. La journaliste de Gizmodo, Alex Cranz s’est prêté au jeu. Elle fut fort dépourvue de constater qu’elle-même tombait dans les travers des constructions genrées : « J’ai essayé de changer la voix de mon assistant vocal pour celle d’un homme. Je me suis alors retrouvée irritée par la voix d’un homme australien me disant ce que je devais faire. Et j’ai vraiment immédiatement trouvé la voix de l’homme autoritaire ». 

Robot : casser les codes !

À défaut de casser le code de l’algorithme des intelligences artificielles, est-ce qu’on ne pourrait pas casser les codes sociaux ? Là encore les avis sont partagés. Néanmoins, l’idée n’est pas de dénoncer, mais de susciter la réflexion.

Le philosophe Luis de Miranda et directeur de l’Anthrobotics Cluster à l’université d’Édimbourg, met en avant la vertu thérapeutique que le maintien des stéréotypes pourrait avoir, avec des robots masculins avec des formes imposantes symbolisant la force et des robots féminins ayant des formes voluptueuses ou arrondies pour leur aspect attrayant ou rassurant. Il pense ainsi que devant des clichés si absurdes les gens s’offusqueront et réagiront par un esprit de contradiction. Le stéréotype aurait ainsi un rôle de contre-emploi. On peut voir dans ce discours une certaine vérité puisque nous débattons ici même du sujet. C’est sans compter sur l’esprit humain et sa complexité. Si nous n’étions pas dans un courant actuel de pensée féministe, le sujet ferait-il parler ? Et qu’en est-il de la figure ludique emblématique de Barbie ? Cette poupée aux mensurations irréelles a complexé et continue de complexer de nombreuses petites filles devenues grandes. Et ce, même après avoir consciemment établi que cette image était une utopie. C’est comme ces pubs dont on connaît les mécanismes de manipulation. Est-ce que cela leur enlève pour autant leur pouvoir d’influence profonde ?

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D’autres experts mettent en avant le caractère « relationnel » de l’interaction humain-robot. En effet, un échange régulier entre les deux protagonistes pousserait l’Homme à créer un lien de proximité avec le robot. Pour ce faire, on aurait tendance à l’humaniser et donc à lui attribuer un genre voire un prénom. Gloria Origgi, philosophe à l’Institut Jean-Nicod et spécialiste d’épistémologie sociale, mène un chantier sur le thème « genre et intelligence artificielle » avec le Laboratoire d’informatique de l’université Pierre-et-Marie-Curie. Elle affirme l’importance du lien social que représente cette attribution de genre : « La relation genrée est fondamentale, structurelle et, de fait, très difficile à éliminer. Si le robot devient un objet relationnel, cette question va se poser tout de suite. ».

Pas de genre idéal

D’autres souhaitent rentrer en rupture avec des idées établies et prémâchées. La scientifique Andra Keay, directrice de la Silicon Valley Robotics remet même en cause l’usage de robot à image humaine. Ella a établi ses « cinq lois de la robotique ». Oui, oui à l’image des lois Asimov ! Vous avez bien lu. Elle pense que cela peut être un frein à l’efficacité de leur conception ou encore mettre en danger la vulnérabilité de certains utilisateurs. En effet, un robot ne nécessite pas un visage humain pour remplir sa fonction selon elle. Elle prend en exemple le succès de la peluche Paro, le robot thérapeutique en forme de phoque, développé au Japon. Cette peluche robotisée « d’accompagnement » est utilisée auprès de patients ayant Alzheimer ou d’enfants hospitalisés comme présence réconfortante, tel un animal de compagnie. D’autre part, elle explique que le développement de l’« affective computing » qui permet de doter les robots de fausses émotions peut induire en erreur leurs utilisateurs. Dans un souci éthique, il est de la responsabilité du fabricant de créer un robot qui ne doit pas profiter de la vulnérabilité de son utilisateur.

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Certains empruntent le chemin ludique. C’est le cas de Ludivine Allienne-Diss, doctorante à l’Université d’Amiens travaillant sur une thèse intitulée « Robots humanoïdes, reproduire le genre », qui propose de jouer avec les codes. Le robot peut être un bon outil pour repenser nos rapports humains. Mettre une voix masculine sur Pepper permettrait de jouer avec les stéréotypes de genre.  Et si on l’utilisait pour casser les rôles féminins ou masculins (autoritaire, aimant, maternel, etc.), les stéréotypes physiques (l’homme fort et musclé, la femme belle et plantureuse). Car après tout, il fut une fois où le rose était une couleur masculine.

 

Une multitude de possibilités s’offrent ici. Des robots avec des formes arrondies et à la voix « masculine » et inversement. Mais si on va plus loin, est-ce qu’on ne peut pas repenser nos constructions mentales « from scratch » ? Et si au-delà de jouer avec les codes, on en créait de nouveau ? Il vous est déjà arrivé de confondre une voix féminine avec une voix masculine ? À l’heure où la binarité même des genres est remise en question, est-ce qu’on ne pourrait pas en profiter pour savourer la multitude de possibilités, de combinaisons possibles ? La force n’a pas besoin d’être masculine, comme elle n’a pas nécessairement besoin d’être représentée comme quelque chose d’imposant. Et s’il n’y avait pas de vraie bonne réponse ? Et si en fait la réponse se trouvait dans la diversité du gris ? Peut-être pourrions-nous opter pour la philosophie préférée des développeurs pour en explorer toute la complexité : « test and learn ».

Gwendoline WEBER
Gwendoline WEBER
Ménestrelle numérique
Oscillant entre galéjades giffesques, modération bienveillante, veille im-pertinente, haikus récréatifs et designs amuse-oeil. VENI VIDI SHARED