L’œuvre de Jessica Powell, The Big Disruption, est livrée dans un format inédit pour le net. Il s’agit d’un « livre » entièrement posté, si bien que le format annonce une lecture de 353 minutes. La plateforme Medium sur laquelle figure l’œuvre poste ici son premier livre et son premier écrit fictif. La popularité du média, notamment parmi les technophiles et les travailleurs de la Tech, a propulsé le titre, tout comme son libre accès. Jessica Powell y dépeint le quotidien d’une entreprise de la Tech nommée Anahata. Chaque personnage est caricaturé au possible, mais dénonce des comportements et des façons de penser tout à fait représentatives de la réalité et symptomatiques d’un web déshumanisé.

Où sont les femmes ?

Dans son œuvre, l’auteure a sciemment choisi de s’attribuer un mauvais rôle, alors qu’elle est justement le seul rôle féminin de ce théâtre de la Tech. Entendons par là qu’elle est loin d’être un exemple de moralité à l’image de ses homologues masculins, et qu’elle n’est pas un « rôle modèle » féminin. Ce personnage si peu féministe est cependant ambitieux, débrouillard et intelligent. Malgré la caricature, le personnage a le mérite de sortir d’une logique de victimisation face à des personnages masculins diabolisés.

Parce que finalement, le monde que dépeint Jessica Powell est misogyne. En s’inspirant librement d’expériences personnelles et de récits qu’elle a pu entendre, elle dénonce des comportements sexistes. Elle raconte même un harcèlement sexuel qu’elle a subi, révélant qu’on lui laissait des godemichets sur son bureau, qu’on lui demandait de se faire belle ou encore de flirter avec les investisseurs pour conclure des accords.

Elle pointe aussi le caractère protéiforme et insidieux du sexisme ambiant. De la remarque sexiste sous couvert d’humour, en passant par la parole d’une femme moins écoutée en réunion, ou encore l’attribution d’une idée par un collègue masculin, au harcèlement sexuel par des gestes déplacés et des remarques directes. Le sexisme nécessite donc d’être combattu sur plusieurs fronts. « Dans le meilleur des cas, on entend les hommes faire des commentaires sur votre apparence ou s’attribuer constamment vos idées ».

Le paradigme doit être changé, le règne de Brotopia doit toucher à sa fin, il faut endiguer le problème d’égalité à la source, recommande Jessica Powell. Constatant que ce sont souvent les hommes qui recrutent, elle propose de mettre davantage de femmes à ces postes stratégiques, ainsi qu’aux postes à responsabilité bien sûr.

Des produits conçus uniquement pour les hommes blancs issus des classes aisées ?

La faible présence des femmes dans la Tech reflète un problème général de diversité des profils. Jessica Powell explique que ce n’est pas un hasard s’il n’y a aucun personnage noir et un seul personnage féminin dans son histoire. Son parti pris ? Grossir le trait dans l’intention de mieux mettre en évidence l’absence de diversité, justement.

Jessica Powell pointe également du doigt le manque de diversité culturelle, indiquant que s’il n’y a pas de façons de penser différentes, il y a peu de chance de créer de l’émulation créatrice parmi les équipes : « De nombreuses études démontrent que des équipes du management ou de l’administration plus variées mènent les entreprises vers plus de succès ».

Or, employer à la grande majorité des hommes, blancs, du même milieu social, qui ont reçu la même éducation et qui pensent donc vraisemblablement de la même manière, a peu de chance d’être représentatif du monde extérieur et d’apporter un vent d’idées nouvelles et disruptives au monde. Cela donne aussi souvent des produits qui ne sont pas assez centrés sur l’utilisateur, ou qui ne sont pas adaptés, comme l’étaient les premières montres connectées : « Les premières montres connectées étaient beaucoup trop grandes pour les poignets féminins ».

Après le bullshit job, la bullshit company

En entrant dans le monde de la tech, Jessica Powell confie avoir eu une vision naïve de ce qu’elle allait rencontrer. Avec une culture des produits présentés comme révolutionnaires façon Apple, elle pensait trouver des entreprises motivées par le bien commun.

Ce que Jessica Powell dénonce, c’est plutôt cette course au Mont Olympe sans fin où il est nécessaire de faire toujours plus, sous peine de perdre sa place au soleil.

En résulte une fâcheuse tendance à se déresponsabiliser, à ne pas prêter attention aux effets négatifs potentiels des innovations créées. « Parce que si vous clamez auprès des gens que vous êtes leur sauveur, il vaut mieux que vous soyez prêt à relever le niveau de vos critères », écrit-elle.

Pour Jessica Powell, le problème vient aussi d’un manque de réflexion et d’introspection, de remise en question générale. Le souci n’est pas tant que les entreprises ne se posent pas les bonnes questions, elles ne se posent même pas de questions ! Quand Jessica Powell est retournée chez Google, après une mauvaise expérience chez Badoo, elle explique qu’elle avait besoin de retrouver une intégrité dans l’entreprise, un « compas moral », qui permette de poser des limites éthiques à l’entreprise. Voilà donc le propos. Jessica Powell souhaite retrouver plus d’éthique dans la Tech.

 

Est-ce que la vraie disruption, ce ne serait pas ça ? Réhumaniser à tous les points de vue les entreprises de la Tech. Réinjecter une diversité à tous les points de vue et à tous les postes hiérarchiques. La Tech semble coincée avec la montre folle du Chapelier Fou et dans la danse en rond du Quadrille des Homards. Le monde de la Tech marche-t-il sur la tête ? Une chose est sûre, la question de l’éthique et du sens dans la Tech se fait de plus en plus pressante.

Gwendoline WEBER
Gwendoline WEBER
Ménestrelle numérique
Oscillant entre galéjades giffesques, modération bienveillante, veille im-pertinente, haikus récréatifs et designs amuse-oeil. VENI VIDI SHARED