Slack, the place to be ?

Slack, ce chat BtoB coloré, peut se vanter d’avoir 10 millions d’utilisateurs quotidiens, dont 3,7 millions d’utilisateurs payants. Depuis sa création en 2013, l’entreprise ne connaît pas la crise. Devenue licorne en 8 mois — un temps record — ayant levé au cours de ses 11 levées de fonds un total de 1,2 milliard de dollars et étant valorisée à 7,1 milliards de dollars, on peut dire que la vie est belle pour la société californienne qui préparerait en ce moment son introduction en bourse (IPO pour les pros). Ce qui devait être un simple chat de jeu-vidéo s’est transformé en véritable nouvelle béquille organisationnelle.

Attentifs aux grandes transformations de la révolution numérique, les équipes Fabernovel sont aussi des utilisateurs avant-gardistes de la solution (les fameux early adopters). Ils se sont penchés sur la question de Slack à travers l’une de leurs études #GAFAnomics, avec en plus leur expérience de 5 ans d’utilisation avec eux. Pour cette entreprise de 450 personnes, les « workplaces » et autres channels surbookés de Slack sont monnaie courante. À eux seuls (ils ont compté ou Slack l’a fait pour eux), ils s’envoient 16 000 messages par jour, emoji inclus. C’est qu’avec ses 1 500 API connectées (toutes ces autres applications qui peuvent se piloter depuis Slack comme Trello, Asana ou Todoist. Pour comparaison, Salesforce en a 5000, le Français, talkspirit, 500 et Teams de Microsoft 168), Slack se veut être la base de pilotage de tous les échanges inter-entreprises. Il est même possible de créer des fonctionnalités dédiées à sa propre structure. Fabernovel l’a fait avec Marvin, un petit robot qui incite deux personnes de la société à prendre le temps d’un café ensemble. On voit pointer ici le possible lien humain non dématérialisé qui pourrait aboutir à une telle démarche. C’est que l’on a toujours le droit de se parler en vrai, In Real Life comme disent les plus jeunes.

Bien sûr, Slack a le mérite d’aplanir la hiérarchie, d’amener plus de transparence, de faciliter le télétravail comme le mail avant lui, de permettre le travail en équipe de façon plus aisée, que l’on soit aux quatre coins de la France ou du monde. Dans toutes ces entreprises où l’email régnait en maître, Slack a pour ambition d’œuvrer pour la transformation organisationnelle des entreprises. La chasse au mail a ainsi été lancée.

C’est selon eux, une autre façon d’agir pour la transformation numérique de la société apparemment. Mais vous sentez bien le doute dans ce dernier mot. Apparemment.

Slack ou la déshumanisation de la communication en entreprise ?

Ma profonde conviction, et les spécialistes de la transformation numérique seront d’accord avec moi (allez, j’ose !), c’est que l’outil ne suffit pas à transformer une entreprise. Ce qui doit primer, c’est l’humain et l’objectif ultime est de mettre les outils au service de la communication entre personnes et non l’inverse. En gros, Slack peut servir à tout et n’importe quoi et pour qu’il soit utile aux entreprises, il faut encore que celles-ci dressent un canva, quelques règles de bonnes conduites dédiées à l’outil. En bref, une bonne petite formation et un accompagnement sur la durée. Sans cela, c’est un peu « la porte ouverte à toutes les fenêtres », pour citer un film populaire culte.

Comme le souligne Thierry Weil, professeur à l’école des Mines, à la tête de la chair Futur de l’industrie et du travail sponsorisée par Fabernovel, « le premier logiciel élémentaire, c’est le langage ». Ce n’est pas le chat, même Slack. Et ce langage, même s’il évolue, change, se transforme à coup d’emoji, demande une véritable intelligence émotionnelle, y compris sur Slack. C’est qu’en utilisant Slack, on se rend compte rapidement des limites de son utilisation. Les bonjours, les mercis, les s’il te plaît ont tendance à disparaître, la courtoise se fait rare, les malentendus deviennent aussi légion. « À l’heure où le management se transforme et les relations humaines se crispent en un bruissement de » Slack, disions-nous ici, il est essentiel d’induire un véritable savoir-être dans la communication, y compris quand elle est dématérialisée. La prise en main de Slack, faite souvent par les collaborateurs avant les entreprises elles-mêmes, a eu tendance à se faire bien souvent sans cadre, sans rappel, sans mention des risques induits par l’outil. Lesquels ?

Pour Pauline Thomas, UX Designer de formation et à la tête du lieu de coworking Laptop, si sa communauté apprécie de pouvoir échanger facilement avec les responsables du lieu via Slack, le chat a aussi tendance à être vu comme un outil de flicage par ses employés. Il est facile de voir qui est connecté à l’instant t. De plus, Slack oblige à entrer dans une conversation permanente, et disons-le, c’est un exercice qui peut devenir rapidement épuisant pour les nerfs. On entre dans l’addiction, dans l’injonction à répondre, à rester dans l’immédiateté et l’instantanéité, sous peine de louper l’info croustillante ou l’info cruciale, sur le modèle (ancien ?) de la machine à café. Il devient alors nécessaire d’apprendre aux collaborateurs à ne pas être sur Slack, à se déconnecter de cet outil de travail qui surfe sur les codes du chat personnel. Le soir, le week-end, la nuit (!), il est important de mettre le cerveau en pause, afin de sortir de cette connexion perpétuelle au travail H24 et éviter de faire de Slack un nouvel outil du burn-out.

C’est qu’il faut aussi savoir décrocher son téléphone ou simplement se voir, physiquement. Et oui, le virtuel a ses limites. Stéphane Distinguin, président de Fabernovel, a même son propre ratio où 1 email vaut mieux que 4 slacks, 1 coup de fil vaut mieux que 4 emails et 1 rencontre vaut mieux que 4 coups de fil. Cela ne vaut pas pour tout, mais on comprend le principe.

 

Dans un temps sociétal où l’hyperconnexion est devenue la norme, Slack ne va certainement pas vous aider à entrer dans la détox, bien au contraire. Le logiciel pourrait vous faire plonger, 24 h/24 et 7 j/7 dans ses chaînes où les flux de messages défilent en discontinue, au rythme des notifications à gogo. À force de se parler par chat interposé, à désincarner la communication, il y a quelque chose qui se perd dans la relation entre collègues, qu’il faut savoir remettre au centre et revaloriser. Dans le numérique, comme ailleurs, tout est question de mesure.

Aurore BISICCHIA
Aurore BISICCHIA
Conteuse numérique
Cofondatrice des Chuchoteuses, je suis une mordue de l'organisation, une adepte de la communication et un jukebox à mes heures perdues. Amoureuse des arts visuels, je milite pour que la série devienne le 11 ème art et demeure à tout instant passionnée des petits mots comme des grands.