Selon l’Organisation mondiale de la Santé, plus de la moitié des décès liés à la circulation touchent les plus vulnérables : piétons, cyclistes et deux-roues motorisés. Tandis que d’autres villes françaises, dont Nantes et Bordeaux, ont fait rempart contre l’invasion des véhicules légers électriques unipersonnels (VLEU), Paris, prise de cours, est en proie à une réaction épidermique. Comment les trottinettes contribuent-elles, tant bien que mal, à façonner la smart city ?

Quand elles arrivent en ville…

Aperçues pour la première fois en juin 2018, on compte aujourd’hui entre 10 000 et 15 000 trottinettes électriques disponibles en free-floating à Paris. Les engins de déplacement personnels motorisés (EDPM) n’ont pas tardé à rentrer dans les mœurs, aujourd’hui 11 % des Parisiens et 5 % des Franciliens les utilisent, selon une étude Odaxa-Lime. Utilisateur chevronné, Naf, entrepreneur résidant dans le nord de Paris, effectue des trajets courts avec, quand il n’est pas chargé. Il préfère les marques qui permettent de circuler jusqu’à 25 km/h aux concurrentes bridées à 20 km/h. Actuellement, la circulation en trottinette électrique est limitée à 6 km/h sur les trottoirs et à 25 km/h sur la chaussée.

Anatole, photographe et réalisateur, est d’avis mitigé. Il salue leur contribution à réduire la pollution en ville et il apprécie particulièrement la sensation de liberté que leur motricité procure, rappelant un doux parfum d’enfance. Néanmoins, au-delà de leur manque de sécurité, il souligne surtout le manque d’infrastructures dédiées : « je pense que la ville n’est pas adaptée à leur utilisation. Elles ont débarqué un jour dans nos rues, sorties de nulle part. Un jour j’ai dû en déplacer quelques-unes qui étaient couchées sur le trottoir pour qu’une vieille dame et son cadi puissent se frayer un passage. Ce n’est pas normal, la ville est devenue une vraie jungle ! »

Une loi pour les gouverner tous

Face à la multiplication des accidents et du mécontentement grondant des citadins, des mesures ont été rapidement prises. Depuis le mois d’avril, la Mairie de Paris s’est engagée à créer 2500 places de stationnement pour remettre un semblant d’ordre sur les trottoirs parisiens. Puis le 13 mai dernier, elle a fait signer une charte de bonne conduite avec les opérateurs présents sur la capitale les engageant à promouvoir les règles de bonne conduite auprès de leurs usagers, notamment pour plus de sécurité. Bolt Mobility, fondé en partenariat avec le sprinteur champion olympique Usain Bolt (à ne pas confondre avec son homonyme Bolt.EU distribuée par la plateforme de VTC estonienne Txfy), annonce d’ores et déjà lors du salon Viva Technology 2019, qu’il va distribuer gratuitement des casques aux usagers les plus fidèles. Car même s’ils gagnent du temps (11 minutes en moyenne), une majorité de Franciliens avouent ne pas se sentir en sécurité sur leurs déplacements en trottinette électrique.

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Le projet de loi d’orientation des Mobilités (LOM), qui entrera en vigueur dès la rentrée de septembre, vise à rendre les trottinettes électriques machina non gratta sur le bitume, sous peine d’une amende de 135,00 €. Les stationnements gênants feront l’objet d’une sanction de 35,00 €. Enfin, la loi LOM prévoit également une redevance annuelle imposée aux opérateurs et un budget de 350 millions d’euros sur sept ans pour réaménager les municipalités, de grandes voies pour les vélos à la sécurisation des intersections dangereuses. Effectivement, le trottoir n’est pas le seul terrain de conflit de la micromobilité, les trottinettes électriques posent également problème sur les pistes cyclables, souvent prises à contresens par leurs utilisateurs. Julie, étudiante et cycliste, les abhorre : « Elles sont hyper dangereuses ! D’autant plus que l’équilibre dessus est très précaire et que personne ne porte de casques. » Julie n’est pas la seule à manifester son mécontentement, la haine envers les trottinettes électriques fait déjà l’objet d’un compte Instagram qui compte plus de 84 000 abonnés.

Usain Bolt au salon Viva Technology 2019

La smart city aura-t-elle réponse à tout ?

La ville de demain dessine les traits d’une mobilité autonome, propre, privative ou partagée. Selon le cabinet McKinsey et son étude The Future Of Mobility, d’ici 2030 la population urbaine aura augmenté de 30 % et les métropoles abriteront 60 % de la population mondiale. Au travers de la micromobilité, nous sommes à la recherche de remèdes aux maux causés par une urbanisation trop rapide et mal pensée. Les problèmes de congestion et de pollution récurrents font les armes des opérateurs de trottinettes électriques et des acteurs de véhicules électriques légers en partage. En face, les constructeurs automobiles sont d’avis partagés face à la mobilité douce, entre concurrence et opportunisme. La course aux véhicules électriques et compacts est lancée, alimentée par un coût du lithium-ion, composant des batteries électriques, en chute libre. Sa valeur a diminué de 65 % entre 2010 et 2015, une baisse qui devrait se poursuivre.

L’amélioration de la mobilité concerne deux des dix-sept objectifs de développement durable des Nations Unies. L’article 3.6 prévoit de diviser par deux le nombre de victimes de la route pour 2020, un but aujourd’hui hors de portée. L’article 11.2 s’engage à améliorer l’accessibilité des transports publics pour tous les usagers de la route d’ici 2030. Les trottinettes électriques contribuent à ces deux points. D’une part, l’intelligence artificielle des logiciels de micromobilité peut lutter contre les abus de vitesse et limiter les accidents. Sarah Haynes, CEO de Bolt Mobility, explique qu’il est possible de contrôler les engins à distance en fonction de leur géolocalisation, par exemple lorsque le logiciel détecte une zone dangereuse il peut ralentir la trottinette et l’arrêter. D’autre part, elle affirme que l’agilité du free-floating permet de briser les barrières des déserts sociaux urbains. Dans des zones mal desservies par les transports publics, les trottinettes électriques pourraient améliorer le trajet porte-à-porte, du domicile au travail, à l’accès des centres médicaux et d’écoles. En revanche, au tarif d’un euro la course, puis quinze centimes par minute, la facture grimpe rapidement et coûte souvent bien plus cher qu’un seul voyage de transport en commun.

Martin Villig, co-fondateur de Txfy, à Viva Technology

Martin Villig, co-fondateur de Txfy, la plateforme de VTC propriétaire de Bolt.EU, à Viva Technology 2019

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De près ou de loin, nous interagissons tous avec l’espace urbain. Pour mieux vivre leur saturation, nos déplacements s’articulent de plus en plus autour du trajet plutôt que de rechercher un véhicule sachant s’immiscer partout. La charte de bonne conduite signée la semaine dernière demande aux opérateurs de mettre les données sur le déploiement et l’utilisation des machines à disposition de la Mairie de Paris. Ainsi, cette dernière pourra mieux prendre en compte des flux de circulation des usagers et leurs points de tension dans les projets d’urbanisation.

La mobilité de demain sera multiple et fluide, elle proposera aux usagers des trajets optimisés, du porte-à-porte et à la demande. Qu’ils soient publics, partagés ou privés, les différents modes de transport se fondront les uns dans les autres. Pour cela les différents acteurs devront s’accorder et c’est là où le bât blesse. Pourtant la mobilité connectée fait de la place pour tout le monde. Lors du salon Viva Technology 2019, Bolt.EU, Blablacar et Citroën réunis autour d’une table ronde intitulée « Getting There: The Future of Mobility », se sont accordés sur le besoin d’une alliance constructive des modes pour remédier à la saturation des villes. À suivre donc.

Avec la croissance des zones urbaines, les besoins de mobilité et leurs effets secondaires ne feront que s’exacerber. De la création de logiciels de micromobilité à la data science pour mieux penser nos villes, la Tech mènera le jeu. Les pouvoirs auront eux aussi la charge de préparer une organisation de la ville prête à accueillir de manière sécurisées les nouveaux usages et garantir leur pérennité. Quant à nous citadins d’un jour ou de toujours, nous devrons faire preuve d’ouverture d’esprit et sortir de nos vieilles habitudes, puisque notre survie en dépend. Enfin, usons de la technologie pour donner les moyens et le choix aux usagers, ainsi pourra émerger une nouvelle mobilité plus en phase avec la réalité de chacun, que l’on se déplace qu’à une roue ou à quatre.

Maï Trébuil
Maï Trébuil
Digital Nomade
Fascinée par la relation entre l'humain et la tech, je décrypte les tendances innovantes qui tentent de répondre aux enjeux sociétaux d'aujourd'hui et de demain. Éternelle curieuse, je m'inspire de mes déambulations de digital nomade, avec ou sans connexion.