La grande mission numérique de l’Afrique

L’accélérateur de start-ups africaines, AfricArena, annonce plus de 2,3 millions de dollars levés au cours de sa dernière campagne. Les moyens affluent vers le continent où l’innovation s’articule autour de besoins de base. Se loger en sécurité, payer ses factures, accéder à des soins médicaux, pouvoir prendre une assurance et soutenir l’éducation de ses enfants, au-delà d’accroître son PIB et la productivité, le développement des nouvelles technologies s’attaque aux enjeux auxquels font face des populations aux prises avec une criante fracture numérique.

Selon le McKinsey Global Institute, la plus-value du développement des nouvelles technologies en Afrique se résume par la fluidification des tensions et l’amélioration du bien-être humain. (1) Pour les pouvoirs publics, cela part des axes suivants :

  • L’amélioration des réseaux, de leur couverture et de leur qualité, en particulier par la multiplication de points de connexion wi-fi publics et gratuits.
  • La réduction des écarts face au numérique par l’éducation et la formation.
  • Le soutien à l’entrepreneuriat dans le numérique par les commandes publiques et l’accès au marché public.
  • Une gestion active et une modération de l’utilisation de la data.

Quant aux entreprises, elles ont trois missions :

  • Orienter le déploiement des nouvelles technologies vers de nouveaux produits, services et marchés.
  • S’assurer que leurs salariés soient suffisamment équipés à l’ère du tout numérique.
  • Faciliter la mobilité professionnelle à la lumière du développement des nouvelles technologies.

Un parcours semé de mythes

Lors d’une table ronde intitulée « Finding Honesty in the “Africa is risingnarrative », Caleb Meakins, fondateur de Mella, s’inspire d’une farce éthiopienne pour résumer l’investissement dans l’AfricaTech : « une femme cherche une aiguille perdue devant sa hutte, quand un homme lui demande pourquoi elle la cherche dehors, alors que l’objet est tombé à l’intérieur. Elle s’exclame : Eh bien parce qu’ici il y a de la lumière ! » Pour le jeune entrepreneur, cela rejoint l’attitude des investisseurs et entrepreneurs qui s’intéressent à l’Afrique : toute la réflexion stratégique est occidentale, externe. Or, l’Afrique comprend des fonctionnements complexes et propres à la diversité des cultures qui la composent. Plutôt que de prendre le pouls du terrain avant de se lancer, beaucoup appliquent des solutions pré-fabriquées et pilotent de loin. Une première erreur stratégique qui fait mal.

Rebecca Enongchong, fondatrice d’Appstech, attribue l’échec du déploiement de son entreprise au Cameroun voilà quelques années au manque de connaissance de la clientèle sur le marché : « nous avons échoué par manque de compréhension de la manière dont les gens font des affaires. En Afrique, le commerce se fait par le contact humain. Aux États-Unis la relation business est généralement basée sur la confiance, un win-win. Alors qu’en Afrique, la mentalité est plutôt axée lose-win. » La solution clé en main n’existe pas ici.

L’AfricaTech n’est pas une braderie à ciel ouvert

L’un des premiers pièges dans lequel tombent les investisseurs extérieurs est la sous-estimation du coût de l’investissement en Afrique. Tonjé Bakang, directeur de l’incubateur The Family, attaque cette idée reçue : « Beaucoup d’entrepreneurs et leurs investisseurs s’intéressent à l’Afrique pour les coûts très bas. Aujourd’hui ce n’est plus le cas. » L’entrepreneur évoque entre autres un coût de la vie en hausse et le salaire conséquent de travailleurs qualifiés formés dans de grandes écoles étrangères, qui ne travailleront plus à prix cassés. « Il faut être réaliste et comprendre que l’ère du système de la débrouille est terminée » assène-t-il.

AfricaTech, l’innovation essentielle et utile

En Afrique, on compte environ 17 millions de PME, tandis qu’elles génèrent jusqu’à 20 % du PIB et détiennent 90 % des emplois sur le continent. Soutenir cette dynamique et la faire évoluer est l’une des missions de l’entrepreneuriat d’innovation. Par ailleurs, la proximité au terrain permet de faire émerger des solutions adaptées aux enjeux. Car l’innovation africaine est unique par les problèmes qu’elle vise à résoudre. Pour Lydia Babaci-Victor, directrice d’innovation et de développement de Vinci Énergies, « en Afrique il y a différents modèles d’innovation, plus frugaux. Les investisseurs doivent à tout prix se familiariser à cet écosystème pour user de ses divers leviers. » De ce terreau unique émergent des solutions parfois en avance par rapport aux autres continents, comme l’a montré Orange en maîtrisant le mobile money en premier en Afrique avant de le déployer ailleurs. Enfin, on ne peut manquer de mentionner le Mara Group, qui ambitionne de mettre sur le marché un smartphone 100 % africain, sa carte mère fabriquée au Rwanda amènerait à elle seule 800 emplois au pays.

Certains enjeux cruciaux au développement et à la compétitivité des entreprises posent des cas bien particuliers comme l’illustre cas Jexport raconté par Fatoumata Ba, CEO de Janngo dans la vidéo ci-dessus.

L’échec est-il la règle ?

« Il y a tellement d’échecs et la seule chose à faire est d’y prendre goût et devenir expert en échec », humorise Caleb Meakins. Nicole Poindexter, CEO et co-fondatrice d’Energicity Corp, reprend la balle au bond en enjoignant les entrepreneurs à considérer l’échec comme un enseignement. « Vous devez apprendre à cibler les gens et à extraire les bonnes ressources. Car le marché africain reste cloisonné et difficile, » souligne-t-elle. Elle évoque également les réfractaires au changement : « Certaines poches de pouvoir sont tenaces et savoir les appréhender est essentiel. C’est l’un des grands défis de l’entrepreneur tech en Afrique. » Si ce point de vue résonne dans la Silicon Valley, il est moins répandu en Afrique. Rebecca Enonchong préfère parler de résilience : « en Afrique, les conséquences de l’échec sont bien plus drastiques. Les employés et leurs familles dépendent de vous, votre propre famille a certainement fait des sacrifices pour que vous puissiez en arriver là. À cela s’ajoutent des ramifications sociales complexes. En Afrique, on n’a pas toujours une seconde chance. »

Dans un écosystème social peu favorable aux entrepreneurs tech, le droit à l’erreur est restreint. Parti de ce constat, Tonje Bakang tente de faire évoluer les mentalités par un partenariat avec l’Anzisha prize qui l’a mené aux quatre coins du continent. En sensibilisant les jeunes et leur entourage à l’entrepreneuriat dans la tech, il espère encourager les prochaines générations qui sont faces aux problématiques actuelles à se lancer. Clôturé chaque année par une cérémonie remise de prix à Johannesburg, l’Anzisha Prize soutient aussi le développement d’un réseau d’entrepreneurs panafricain.

Une AfricaTech multifacette et inégale

Sur fond d’un entrepreneuriat made in Africa en pleine ébullition, tous ne sont pas logés à la même enseigne. Alors que certains pays voient les financements se concrétiser, notamment l’Afrique du Sud, d’autres manquent de fonds. Il en va de même pour les secteurs, l’AfricaTech s’est fait un nom en grande partie avec la Fintech ; or, bien d’autres secteurs sont porteurs. Lors d’une table ronde dédiée aux questions de financement des entreprises innovantes africaines, Yemi Keri co-fondatrice de Rising Tide Africa, qui met en relation start-ups et investisseurs, a mis l’accent sur le besoin de diversifier : « nous sommes convaincus qu’en dehors de la FinTech, il existe d’autres secteurs qui sont fortement porteurs d’innovations. Nous ne pouvons pas changer la mentalité des investisseurs, mais nous pouvons mettre en valeur ces autres secteurs pour attirer leur attention. » Elle rajoute que dans la plupart des pays africains il y a très peu de soutien apporté aux entrepreneurs tech, c’est donc le rôle d’entreprises, comme Rising Tide African, d’être présentes sur le terrain.

Être femme entrepreneure en Afrique

L’Afrique est le seul continent où ce sont majoritairement les femmes qui prennent la voie de l’entrepreneuriat. Pourtant, elles accèdent à moins de financement que les hommes et bénéficient aussi moins de collatéral. Selon une étude de la Banque Mondiale menée sur dix pays africains, les conditions d’accès au capital sont six fois plus favorables chez les entreprises dirigées par des hommes. Selon Diariétou Gaye, directrice de la stratégie et des opérations de la Banque mondiale pour l’Afrique, il existe des solutions à faible coût pour soutenir l’entrepreneuriat féminin. Notamment dans l’obtention de prêts bancaires individuels. Il s’agit aussi de diversifier les secteurs auxquels s’intéressent les entrepreneuses en les mettant tôt en lien avec des mentors masculins pour leurs ouvrir de nouvelles voies. Enfin des formations destinées aux femmes entrepreneures seront utiles pour encourager à la prise d’initiative, l’anticipation, la diversification et la persévérance. (2)

 

L’Afrique est en pleine ascension, mais le chemin reste long et tortueux. Entrepreneurs et investisseurs étrangers ne cessent de se prendre les pieds dans le tapis, seuls ceux qui travaillent main dans la main sur le terrain tirent leur épingle du jeu. Puisque l’AfricaTech est là pour durer, elle doit s’évertuer à trouver les réponses aux enjeux auxquels font face ses populations. Sur les terres de l’AfricaTech, l’entrepreneuriat rejoint la mission sociale, bien au-delà du profit et de la gloire d’une énième licorne. La consécration est ailleurs.

 

SOURCES :

(1) Tech for Good: Using technology to smooth disruption and improve well-being, mai 2019.

(2) Les femmes entrepreneures : avenir du continent africain, Le Monde via La Banque Mondiale, novembre 2018.

Maï Trébuil
Maï Trébuil
Digital Nomade
Fascinée par la relation entre l'humain et la tech, je décrypte les tendances innovantes qui tentent de répondre aux enjeux sociétaux d'aujourd'hui et de demain. Éternelle curieuse, je m'inspire de mes déambulations de digital nomade, avec ou sans connexion.